La bonne parole en tête de gondole, Libération, 26 novembre 2007

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La bonne parole en tête de gondole

Religion. La Bible vendue 1,50 euro en grandes surfaces.
CATHERINE COROLLER
QUOTIDIEN : lundi 26 novembre 2007

Des poireaux, du café, du pinard et… une bible ? Jésus à prix discount chez Auchan, Leclerc ou Cora, fallait oser.

C’est sûr qu’en convaincant la grande distribution de commercialiser sa bible à 1,50 euro, la Société biblique de Genève a réussi un joli coup. Surtout, cette initiative révélée par l’hebdomadaire protestant Réforme amène à se poser la question : combien vaut réellement une bible ? Quel prix accorder à la parole de Dieu ?

Un petit tour sur Google donne quelques indications. Les prix des bibles les plus connues varient du tout au tout. La Bible de Jérusalem en poche coûte 13 euros ; la TOB (traduction œcuménique de la Bible), 61,75 euros ; la Bible en français courant, à partir de 18 euros ; la Bible Bayard, 44,97 euros en grand format, 19 euros en format poche. Celle en 26 volumes d’André Chouraqui, «traduite à partir du texte hébraïque initial», est actuellement indisponible. Sur eBay, on la trouve à… 2 000 euros.

Edition offerte. Pour les fauchés ou les radins, il existe de multiples possibilités de se procurer une bible gratuite. Plusieurs sites Internet proposent de la télécharger. Toujours sur le Web, des «chrétiens protestants de divers horizons», regroupés en une mystérieuse «association missionnaire sans but lucratif», en envoient un exemplaire gracieusement(1). Autre opportunité : les Gédéons (2), association évangélique protestante nord-américaine, mettent à disposition des bibles comportant uniquement le Nouveau Testament (3). Des exemplaires sont déposés «dans les chambres d’hôtel, de motel et autres bâtiments publics» et «dans les salles d’attente des cabinets médicaux ainsi que dans les hôpitaux et les cliniques, à portée de chaque lit. Une édition spéciale est offerte aux élèves des écoles, aux étudiants, aux professeurs, aux soldats, au personnel soignant et aux détenus dans les prisons ». L’objectif de cette association est de «proclamer et distribuer la parole de Dieu autour du monde». «A chaque fraction de seconde, un Nouveau Testament est distribué gratuitement par un “Gédéon”», affirment ces généreux prosélytes. Sauf que, si les Gédéons sont présents en Belgique et en Suisse, ils le sont peu en France.

Préférences. Si les prix de ces bibles varient, quid de leur contenu ? «Habituellement, ces bibles ne sont pas “tendancieuses”, c’est-à-dire que les traductions bibliques faites par des exégètes catholiques, protestants ou orthodoxes ne reflètent pas nécessairement les doctrines respectives de chacune de ces Eglises», répond Hervé Tremblay, professeur au Collège universitaire dominicain d’Ottawa (Canada), sur son site Internet (4). Catholiques et protestants se divisent sur l’Ancien Testament. Celui-ci est composé des 24 livres de la Bible hébraïque (le Tanakh) augmentés de 8 livres dits «deutérocanoniques», non retenus par le canon juif car relevant de la tradition grecque et que les protestants ne retiennent pas non plus. Ils ne figurent donc pas dans les bibles protestantes. En matière de choix, chaque religion a donc ses préférences. Les catholiques préfèrent les bibles traduites par des catholiques. Bien qu’œcuménique, la TOB serait plus populaire chez eux que chez les protestants. Ces derniers privilégient la traduction de Louis Second, qui date de 1910, originale ou révisée.

La Société biblique française, d’obédience protestante, revendique 40 % du marché. Elle édite notamment la Bible en français courant, qui utilise un vocabulaire de 25 000 mots, et la Bible en français fondamental (3 500 mots).

Prosélytes. Dernière venue, la Bible de la Société biblique de Genève est également éditée par les protestants, mais pas les plus ouverts. Selon Réforme, cette société est «réputée pour être proche des milieux évangéliques les plus littéralistes (voire fondamentalistes)». A des fins prosélytes, ces protestants ont décidé d’évangéliser le chaland là où il se trouve : dans la grande distribution. Auchan aurait ainsi accepté de placer «11 000 exemplaires» dans ses magasins, 4 000 trouvant place chez Leclerc et Cora. Et une pincée à la Fnac.

(1) www.bibles.ch/bibles/11_debut.htm (2) www.gideons.org (en anglais) (3) La Bible chrétienne est divisée en deux Testaments : l’Ancien – en partie commun avec la Bible des juifs – et le Nouveau, chrétien, comprenant les quatre Evangiles. (4) www.interbible.org

Source: Libération