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La Bible Française : une traduction ... mais de quel texte ? - Les textes de base pour le Nouveau Testament

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Index de l'article
La Bible Française : une traduction ... mais de quel texte ?
La critique textuelle
Les textes de base de l'Ancien Testament
Les textes de base pour le Nouveau Testament
Les partisans du texte minoritaire
Les partisans du texte majoritaire
La position de la Société Biblique de Genève
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Les textes de base pour le Nouveau Testament

La plus ancienne copie du Nouveau Testament connue, de l'avis unanime des spécialistes, porte le nom de P52, il s'agit d'un papyrus datant d'environ 125 apr. J.-C. et contenant uniquement Jean 18.31-33, 37-38. Il est donc postérieur d'une cinquantaine d'années au maximum à l'original. Il reste au total plus de 5000 manuscrits portant tout ou partie du NT grec (leur contenu varie de 2 versets au NT complet) et dont les dates de rédaction s'échelonnent du 2e au 16e siècle. Ils proviennent de tout le bassin méditerranéen.

Texte majoritaire et Textus Receptus

Parmi les manuscrits grecs du NT, 85% environ appartiennent à un grand ensemble appelé «texte majoritaire» ou «byzantin» et sont à dater à partir du 5e siècle. Au 15e siècle, de nombreux manuscrits grecs anciens appartenant à des Eglises du Proche-Orient ont été introduits en Europe, où ils ont été étudiés. C’était l’époque de la Renaissance et du retour aux sources; on assistait à un regain d’intérêt pour le grec ancien.
La première édition du texte grec du Nouveau Testament sous forme imprimée a été celle d’Erasme, en 1516 à Bâle, édition bilingue grecque-latine. L’imprimeur Froben avait prié l’humaniste de mettre à sa disposition le texte grec du Nouveau Testament. En effet, à la bibliothèque de Bâle se trouvaient quelques manuscrits grecs relativement récents de type byzantin. Ils étaient lacunaires et Erasme s’est contenté, puisque les 6 derniers versets de l’Apocalypse manquaient, de noter leur traduction en grec réalisée à partir de la Vulgate. Froben le poussait à faire vite car il voulait devancer le cardinal espagnol Ximénès (déjà la pression de la concurrence...).

Le Nouveau Testament d’Erasme contenait des erreurs liées à la rapidité avec laquelle le travail avait été accompli. Il a donc subi diverses révisions et a été réédité à plusieurs reprises. On y a introduit en particulier quelques modifications tirées de la Polyglotte de Complutum, œuvre de Ximénès comprenant le texte biblique en hébreu, araméen, grec et latin, publiée en 1522 à Alcala (Espagne).
Parmi les éditions célèbres du Nouveau Testament d’Erasme, signalons:

  • l’édition de 1519, sur laquelle le réformateur Martin Luther s’est basé pour sa traduction en allemand;
  • les éditions de 1550 et 1551 de l’imprimeur parisien Robert Estienne: celle de 1550 est la première à contenir des indications marginales relevant les principales variantes, celle de 1551 la première à contenir la division du texte par versets (la division en chapitres date, elle, du début du 13e siècle et est l’œuvre d’Etienne Langton, archevêque de Cantorbéry);
  • l’édition de 1598 de Théodore de Bèze, qui porte dans les marges des remarques du successeur de Calvin relatives aux différences textuelles et a servi de base, avec les éditions de Robert Estienne, à la célèbre English Authorised Version (ou King James Version) parue en 1611;
  • l’édition de 1633 des frères Elzévir, dont la préface donnera naissance à l’appellation commune de Textus Receptus («Textum ergo habes, nunc ab omnibus receptum», c.-à-d. «Tu as donc le texte maintenant reçu par tous»).

Sans cesse réimprimé durant trois siècles, le texte reçu du NT grec a servi de base à de nombreuses traductions, dont en français celle de Jean-Frédéric Ostervald (1744).

A la fin du 20e siècle, un travail de critique textuelle a été effectué par Hodges & Farstad et a permis l’édition d’une version imprimée du NT qui tient compte des leçons de l’ensemble des manuscrits majoritaires, et non de quelques-uns seulement comme le texte d’Erasme. Ce texte grec appelé «texte majoritaire» diffère donc en plusieurs passages du Textus Receptus.

Quelques exemples:

Actes 3.20
Texte reçu: «Celui qui vous a été proclamé d’avance.»
Texte majoritaire: «Celui qui vous a été destiné.»
Actes 9.5-6
Texte reçu: «Et le Seigneur dit: Je suis Jésus que tu persécutes. Il te serait dur de regimber contre tes aiguillons. Tremblant et saisi d’effroi, il dit: Seigneur, que veux-tu que je fasse? Et le Seigneur lui dit: Lève-toi, entre dans la ville.»
Texte majoritaire: «Et le Seigneur dit: Je suis Jésus que tu persécutes. Mais lève-toi, entre dans la ville.»
1 Jean 5.7-8 (variante trinitaire)
Texte reçu: «Car il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel: le Père, la Parole et le Saint-Esprit et les trois sont un. Et il y en a trois qui rendent témoignage sur la terre: l’Esprit, l’eau et le sang, et les trois sont d’accord.»
Texte majoritaire: «Car il y en a trois qui rendent témoignage: l’Esprit, l’eau et le sang, et les trois sont d’accord.»

Les manuscrits alexandrins

Jusqu'au 19e siècle, les textes grecs utilisés par les traducteurs de la Bible étaient pratiquement uniformes puisqu'ils étaient basés sur des manuscrits s'accordant en bien des points. Par conséquent, rares étaient les questions soulevées sur la conformité des textes courants avec les autographes, les originaux rédigés par les évangélistes et les apôtres (ou leurs secrétaires).
Au 19e siècle, la découverte de manuscrits du NT plus anciens en Egypte (codex Sinaïticus et codex Vaticanus), d’où l’appellation de «manuscrits alexandrins», et le travail de Tischendorf sur ces manuscrits, qui a fait augmenter le nombre de variantes connues, ont amené certains spécialistes à modifier leur manière d'évaluer le texte grec. Etant donné leur ancienneté, beaucoup les ont considérés comme des copies plus fiables des manuscrits autographes et comme possédant, de ce fait, une autorité supérieure aux copies plus récentes sur lesquelles le texte reçu était basé. Cette découverte les a amenés à réfléchir à la façon de déterminer quels textes étaient les originaux et lesquels avaient subi des altérations.

Les débuts de la polémique

Le nouveau matériel découvert n’a eu une grande influence qu’à partir du moment où il a été lié à une nouvelle théorie de l’histoire des textes. Celle-ci a été l’œuvre de Fenton John Anthony Hort et Broke Foss Wescott (œuvre en deux volumes publiée en 1881, The New Testament in the Original Greek).

C'est surtout Hort qui est à l'origine de cette théorie. Son point de départ était que le NT devait être traité comme n'importe quel autre livre et qu'il n'y avait pas eu de falsification délibérée des textes pour des motifs dogmatiques. Pour lui, les relations généalogiques entre les manuscrits avaient une importance capitale, et une donnée fournie par un texte-type devait être évaluée en fonction de la fréquence avec laquelle ce texte-type se révèle juste. Ainsi, un texte-type connu pour être très souvent juste devrait faire davantage autorité qu'un texte réputé moins sûr. La constitution d'une généalogie des manuscrits permettait d'affirmer qu'une majorité de manuscrits n'était pas forcément plus correcte qu'une minorité (plusieurs peuvent dépendre d'un même modèle). Hort a déterminé quatre familles: le texte neutre (l'appellation a ensuite été abandonnée car trop partiale; il s'agissait d'un texte reposant essentiellement sur le codex Vaticanus et le codex Sinaïticus), alexandrin, occidental, syrien (appelé plus tard byzantin).
La fluidité et le caractère complet du texte syrien (byzantin) incitaient à croire qu'il était récent, avait été «revu», et qu'il était par conséquent corrompu. Hort a développé plusieurs arguments pour souligner sa postériorité par rapport aux autres textes.
1. Le phénomène de fusion («conflation»): un texte combine les leçons de deux documents en un tout composé, parfois avec l'ajout d'une conjonction, et en fusionnant plus ou moins ces leçons. Un texte contenant des leçons combinées doit être ultérieur aux textes contenant les divers composants à partir desquels la fusion a été faite. Hort affirme qu'il n'y a pas d'inversion de la relation entre les textes: le syrien ne peut jamais être un des composants de la combinaison, il ne peut qu’en être le résultat.
2. Chrysostome, mort en 407, est le premier père de l'Eglise à présenter des traces de recours aux leçons du texte syrien. Cela signifie que, jusque vers 350, c'étaient les textes neutre et occidental qui étaient utilisés.
3. Le texte syrien ne correspond pas aux critères de critique textuelle conduisant à préférer, entre deux leçons, la plus courte et la plus difficile. Le texte syrien est caractérisé, selon Hort, par la clarté du style, par une simplicité manifeste, par une assimilation harmonisante et par sa «complétude».

Comment expliquer, alors, la domination du texte syrien (= byzantin = majoritaire)? Selon Hort, il est le résultat d'une révision organisée du texte biblique, accomplie et imposée aux églises par l'autorité ecclésiastique. On parle de recension lucanienne (dont Lucien d'Antioche aurait été le responsable), mais l’existence de ladite recension n’a jamais été prouvée.
Le texte grec de Westcott-Hort est par conséquent basé essentiellement sur les codex B (Vaticanus) et Aleph (Sinaïticus). Hort a déclaré: «Nous croyons que les leçons de Aleph et B devraient être acceptées comme les vraies leçons jusqu'à ce qu'on trouve une preuve interne forte du contraire, et qu'aucune leçon de Aleph et B ne peut solidement être absolument rejetée.»
Dans la pratique, cela a conduit à l’émergence d’un nouveau, mais différent, texte standard. Les traducteurs de la Bible ont besoin de constantes dans le texte. C’est pour eux que Nestle a fait, en 1898, une sorte de «texte moyen». Et ce texte, bien qu’il ait été conçu pour être une aide provisoire, est devenu l’édition la plus influente du 20e siècle. Les «United Bible Societies» ont encore une fois modifié ce texte de Nestle dans les années 60. Et ce texte («Nestle-Aland»), sur lequel Kurt Aland avec ses théories exerce une grande influence, est celui qui sert actuellement de base à presque toutes les nouvelles traductions.
Certains spécialistes ont été troublés par le fait qu’un petit nombre de manuscrits récemment découverts puisse prévaloir contre des centaines d'années de dépendance à l'égard du texte traditionnel et contre le nombre impressionnant de manuscrits qui l'appuyaient. Le plus énergique de ces critiques a été John W. Burgon, doyen de Chichester. Sa préférence allait au texte syrien/byzantin parce qu'il était soutenu par la grande majorité des manuscrits. Il considérait que le Codex Vaticanus et le Codex Sinaïticus étaient corrompus et n'étaient donc pas des témoins fiables du texte original. Une autre critique soulignait que Hort n'avait pas vraiment appliqué la méthode généalogique aux manuscrits du NT: toutes ses démonstrations renvoyaient à des manuscrits hypothétiques et non existant en réalité. De plus, on constate que l'ensemble des manuscrits présente des phénomènes de mélange (mixture), ce qui rend la méthode généalogique aléatoire. Plusieurs affirment ainsi que la méthode généalogique ne peut pas être appliquée au NT.
Plus récemment, les praticiens de la critique textuelle ont effectué une classification des manuscrits en textes-types différente de celle de Westcott-Hort. Ils dépendent beaucoup moins des codex Vaticanus et Sinaïticus, reconnaissant plus de poids à d'autres témoins anciens tels que les papyri. Beaucoup acceptent désormais d'inclure le texte byzantin dans leur formule plutôt que de l'ignorer.

La méthode appliquée aujourd’hui par la critique textuelle peut se résumer en deux principes majeurs:

  1. choisir la leçon qui explique le mieux l'origine des variantes concurrentes;
  2. choisir la leçon dont il est le plus probable que l'auteur l'ait écrite (en fonction du contexte, du style...).

Le problème, c’est que les différents savants qui se penchent sur les textes ne sont pas toujours d'accord entre eux. Il arrive même qu'ils changent d'avis avec le temps…